Lettre ouverte d’un journaliste français en Pologne au président Macron

Lettre ouverte d’un journaliste français en Pologne au président Macron

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Emmanuel Macron
Emmanuel Macron / Źródło: PAP/EPA / YOAN VALAT

Monsieur le Président de la République,

Entre les deux tours de l’élection présidentielle française, le 1er mai, vous avez clamé à vos partisans la chose suivante: « les amis de Madame Le Pen, ses alliés, vous les connaissez: ce sont les régimes de Messieurs Orbán, Kaczyński, Poutine. Ce ne sont pas des régimes de démocratie ouverte et libre. Nombre de libertés y sont bafouées chaque jour et, avec elles, nos principes. » Auparavant, dans le journal La Voix du Nord daté du 27 avril, vous aviez promis que, si les Français vous élisent à la présidence de la République, vous demanderiez rapidement des sanctions contre la Pologne, affirmant qu’il ne peut y avoir de pays « qui joue des écarts fiscaux sociaux au sein de l’Union européenne et qui est en infraction de tous les principes de l’Union. » Vous avez encore précisé: « Sur le dossier de Whirlpool, dans les trois mois qui suivront mon élection, il y aura une décision prise sur la Pologne. Je mets ma responsabilité sur la table sur ce sujet. […] Je veux qu'on regarde le cas de la Pologne dans son intégralité. Et que sur les sujets des droits et des valeurs de l'Union européenne des sanctions soient prises. »

À lire vos menaces contre la Pologne, il semblerait que vous reprochiez à ce pays d’allier pratiques de dumping social et violation des principes de l’Union européenne. Vous ne dites pas de quels principes il s’agit, mais votre discours du 1er mai permet de mieux vous comprendre.

Il est assez curieux d’entendre un candidat à la présidence de la République qui s’était présenté pendant toute la campagne comme favorable à l’Union européenne, à toujours plus d’intégration entre pays de l’UE, au libre-échange et à la libre-concurrence reprocher à un autre État membre la délocalisation d’une usine décidée par une entreprise privée, en l’occurrence Whirlpool. Certes, les salaires en Pologne sont plus bas que les salaires en France, mais la productivité du travail aussi, la Pologne n’ayant pas encore, comme tous les pays ayant eu à subir la dictature communiste et l’occupation soviétique jusqu’en 1989-90, entièrement rattrapé son retard économique sur la partie occidentale du continent. Je vous signale cependant au passage que le gouvernement polonais actuel, dirigé par le premier ministre Beata Szydło du parti social-conservateur Droit et Justice (PiS), a imposé pour la première fois en Pologne un salaire horaire minimum (de 12 zlotys, soit un peu moins de 4 €) et le paiement des cotisations sociales quelle que soit la relation de travail (relevant du Code du travail ou du Code civil). Pourquoi donc accuser ce gouvernement de dumping social alors que vous ne trouviez rien à redire, en tant que secrétaire général adjoint du cabinet du président Hollande puis de ministre de l’Économie du gouvernement Valls, au gouvernement libéral de Donald Tusk puis d’Ewa Kopacz ? C’est d’autant plus étrange que Donald Tusk, l’actuel président du Conseil européen, avait au contraire libéralisé, à son arrivée au pouvoir en Pologne en 2007, le recours aux contrats de droit civil, permettant de contourner le Code du travail polonais et de payer des cotisations sociales très allégées.

Quant aux libertés « bafouées chaque jour et, avec elles, nos principes », permettez-moi de vous dire que dans la bouche d’un président français, c’est vraiment l’hôpital qui se moque de la Charité ! Ce n’est pas en Pologne, mais en France, qu’il y a des zones de non-droit où les droits et libertés des honnêtes citoyens ne sont plus protégés par l’État. Ce n’est pas non plus en Pologne, mais en France, que les femmes n’osent plus sortir dans certains quartiers, y compris de la capitale, et sont interdites de séjour dans certains cafés fréquentés par des musulmans. Ce n’est pas non plus en Pologne, mais en France, que les lieux de cultes, notamment chrétiens, sont la cible de dégradations ou d’agressions quasiment tous les jours de l’année. Ce n’est pas en Pologne, et en particulier pas sous le gouvernement actuel, mais en France, que les policiers ont eu pour consigne de réprimer durement les manifestants pro-famille et de ne pas intervenir face aux dégradations et aux violences politiques des groupes d’extrême gauche. Les nombreuses manifestations anti-gouvernementales qui se déroulent depuis l’arrivée du PiS au pouvoir se déroulent sans heurts, de même que les manifestations pour l’accès à l’avortement et celles pour la protection du droit à la vie, les manifestations européistes et celles à tonalité patriotique, ou encore la grande manifestation des mouvements nationalistes du 11 novembre qui se déroule elle aussi dans le calme depuis la victoire du PiS aux élections du 25 octobre 2015. Ce n’est pas non plus en Pologne, mais en France, que l’on assassine chaque année en toute légalité 220 000 enfants en phase prénatale et que l’on réprime ceux qui voudraient proposer des aides aux femmes en difficulté, en qualifiant cela d’entrave à l’avortement par l’information !

Mais peut-être pensiez-vous sans le dire aux accusations de Bruxelles concernant la réforme de la justice polonaise ou encore le conflit autour du Tribunal constitutionnel polonais ? Êtes-vous cependant bien sûr de connaître toutes les données du problème ? Où alors, ayant été beaucoup aidé dans votre victoire par des juges et des procureurs du parquet financier créé par le pouvoir socialiste, l’existence d’une justice trop politisée pour être honnête ne vous gêne-t-elle pas, bien au contraire ? Quoi qu’il en soit, vous devriez, si vous êtes attaché à la démocratie, laisser le règlement de leurs propres problèmes aux électeurs polonais qui, connaissant la langue, la culture, l’actualité et l’histoire de leur pays, sont mieux placés que vous pour régler ces problèmes polonais. Je crois d’ailleurs que vous avez suffisamment à faire dans votre propre cour, nonobstant les appels d’une partie de l’opposition polonaise conformes à une triste tradition qui, fort heureusement, n’existe pas en France, et qui a déjà coûté au pays son indépendance à la fin du XVIIIe siècle: faire appel à l’étranger pour résoudre les conflits internes à son avantage. « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées ». Soyez donc le président des Français et n’essayez pas d’être aussi celui des Polonais et des Hongrois car ils ne vous ont pas élu !

Certes, des organisations comme Reporters sans frontières et Freedom House ont fait descendre la Pologne dans leur classement sur la liberté d’expression et la liberté des médias depuis que le PiS gouverne. Mais comment s’en étonner quand Freedom House explique que même la politique sociale du PiS (allocations familiales, médicaments gratuits pour les personnes âgées, …) est une atteinte à la démocratie en ce qu’elle revient à utiliser « la puissance économique de l’État aux fins politiques du parti » (rapport Freedom in the World 2017) ? Comment s’en étonner également face à l’idéologie clairement à gauche de Reporters sans frontières qui ne trouvait rien à redire quand le gouvernement de Donald Tusk renvoyait les journalistes conservateurs des médias publics et intervenait pour faire changer la ligne éditoriale de journaux privés (Rzeczpospolita, Fakt...) ? Parlons plutôt de la liberté des médias dans une France ou tous vous soutenaient à l’unisson avant le deuxième tour de la présidentielle et ont tous ont accueilli votre victoire avec un enthousiasme digne des régimes totalitaires. Les médias publics polonais repris en main par le PiS ? Mais qui donc a nommé les dirigeants actuels du CSA en France et, partant, ceux des médias publics français ? N’a-t-on pas vu le soir du débat présidentiel Delphine Ernotte, la présidente de France Télévisions, accueillir votre épouse Brigitte en lui faisant la bise comme à une vieille amie ? Plutôt que la pluralité des médias publics polonais, qui n’étaient pas moins pro-gouvernementaux quand le premier ministre était Donald Tusk, ce qui ne dérangeait personne en Europe, occupez-vous donc de la pluralité des médias publics français. Je me permets à ce propos d’attirer à nouveau votre attention sur la pétition du Collectif des usagers du service public de l’audiovisuel pour le respect du pluralisme dans les médias financés par la redevance. La pluralité dans les médias publics français, tout le monde le sait, s’étend de la gauche libérale-libertaire, dont vous êtes le représentant, à l’extrême-gauche à la Mélanchon ! 
Quant aux médias privés français, pardonnez-moi, mais ils sont tous aux mains de vos amis, des milliardaires, pour ne pas dire des oligarques, plus préoccupés par leurs intérêts économiques et financiers, que vous avez promis de défendre, que par l’honnêteté, l’impartialité et la pluralité de l’information: Patrick Drahi, auquel vous avez permis, par votre influence de secrétaire général de l’Élysée, de racheter l’opérateur de téléphonie mobile SFR et qui vous a renvoyé l’ascenseur pendant la campagne dans ses médias (BFM TV, RMC, Libération, L’Express, L’Expansion…) et en vous déléguant le président de son pôle médiatique Bernard Mourad, mais encore vos amis Vincent Bolloré (Canal+…) et Xavier Niel (Le Monde...), et tous ceux qui vous ont ouvertement soutenu pendant toute la campagne, tels Pierre Bergé (Le Monde, L’Obs, Huffington Post, La Vie…) qui compte sur vous pour légaliser la GPA, et surtout Arnaud Lagardère (Europe1, Paris Match, le JDD, RFM...) et ses Unes qui vous étaient consacrées dans Paris Match. Même Serge Dassault dont le journal Le Figaro soutenait François Fillon avant le premier tour ne pouvait que vous soutenir face à une candidate qui promettait la sortie de l’euro et peut-être même de l’Union européenne. Cela peut se comprendre, mais comment donc parler ici de liberté et de pluralité des médias si tous les grands médias français privés sont entre les mains d’une petite communauté de milliardaires partageant peu ou prou les mêmes intérêts ?

Le président polonais Andrzej Duda et le gouvernement de Beata Szydło sont très loin de bénéficier d’un tel soutien dans les médias de leur pays. En ce qui concerne la télévision, en dehors des chaînes publiques, il y a deux grands groupes médiatiques, TVN et Polsat, et ils leur sont ouvertement hostiles. Même chose à la radio et dans la presse écrite, où les plus grands titres appartiennent à des groupes médiatiques allemands. Certes, il y a aussi des titres conservateurs, car la presse polonaise jouit d’un grand pluralisme, et c’était déjà le cas sous le gouvernement précédent même si celui-ci leur menait la vie dure en exerçant des pressions sur les publicitaires, mais le plus gros quotidien, le tabloïde Fakt, l’un des plus gros hebdomadaires, Newsweek, et le plus gros site Internet d’information, Onet.pl, sont entre les mains du groupe germano-suisse Ringier Axel Springer et sont ouvertement hostiles à la politique menée par le PiS, à sa vision de l’Union européenne comme Europe des nations et à son conservatisme sociétal.

Pour les élections législatives françaises, trois candidats se réclament désormais officiellement de votre majorité présidentielle dans ma circonscription (7e circonscription des Français de l’étranger – Europe centrale et orientale): le candidat socialiste (PS), le candidat centriste (UDI) et le candidat de votre parti (LREM). Quant au candidat de droite (LR), s’il se dit d’opposition, bien malin qui peut prévoir avec certitude qu’il ne soutiendra pas votre gouvernement une fois élu. Alors pour être sûr de voter contre vous, je pourrais voter FN, mais à en croire tous les grands médias français, qui vous soutiennent, le FN est un parti nationaliste d’extrême droite qui sème la haine et amènera la guerre. Voilà donc un découpage politique et une propagande en votre faveur qui rappellent fort la situation en Pologne, mais avant 1990.

Ainsi donc, Monsieur le Président, s’il faut absolument sanctionner les pays où il nous semble que « nombre de libertés y sont bafouées chaque jour et, avec elles, nos principes », ce n’est pas la Pologne et la Hongrie mais la France que l’on devrait sanctionner en premier lieu.

Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de mes respectueuses salutations.

Olivier Bault

Correspondant en Pologne du journal Présent et des sites Réinformation TV et Visegrád Post
Auteur de textes dans l’hebdomadaire Do Rzeczy et sur le site Boulevard Voltaire


Cały artykuł opublikowany jest w 22/2017 wydaniu tygodnika Do Rzeczy.

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